Un corridor alpin sans émissions, ce n'est plus une utopie. MAN Truck & Bus et Dettendorfer Energy viennent de fonder l'Initiative Grüner Brenner (« Brenner vert ») pour faire du col du Brenner un laboratoire grandeur nature de la logistique zéro émission. Pour les transporteurs et gestionnaires de flottes établis en Suisse, les chiffres avancés méritent une lecture attentive : la compétitivité économique du camion électrique est désormais quantifiée.

Ce que dit l'initiative Grüner Brenner

Le projet naît d'un constat simple : le corridor du Brenner est l'une des artères de fret les plus chargées d'Europe, et le tunnel de base du Brenner ne sera pas achevé avant plusieurs années. En attendant, l'initiative propose une alternative crédible par la route, grâce aux poids lourds électriques.

Les chiffres mis en avant sont éloquents :

  • 95 tonnes de CO₂ économisées par véhicule et par an, sur la base de 110 000 km annuels, par rapport à un équivalent diesel.
  • Avec 300 camions électriques circulant quotidiennement sur le corridor, le potentiel d'économie grimpe à 28 000 tonnes de CO₂ par an.
  • 12,6 dB de bruit en moins lors des accélérations rapides : un argument non négligeable pour les traversées nocturnes en zones sensibles.
  • Un TCO inférieur d'environ 20 % par rapport au diesel, selon les projections de l'initiative.

La Dettendorfer Spedition, qui opère une flotte d'environ 240 tracteurs, apporte à ce projet une crédibilité opérationnelle immédiate. Le principal frein identifié reste l'expansion des infrastructures de recharge et des capacités réseau le long du corridor de transit européen.

Décryptage TCO : ce que valent ces chiffres en pratique

Un gain de 20 % sur le coût total de possession, c'est considérable — mais encore faut-il en comprendre les leviers. Sur un poids lourd longue distance, le poste carburant représente généralement entre 25 et 35 % du TCO global. La réduction de ce poste grâce à l'électrique, couplée à des coûts de maintenance moindres (pas de distribution, moins de freinage mécanique grâce au frein régénératif), explique l'essentiel de cet écart.

Il faut toutefois rester prudent : ces projections s'appuient sur des conditions de mix énergétique et de tarification de l'électricité spécifiques au corridor austro-allemand. En Suisse, le prix du kWh professionnel varie selon les cantons et les fournisseurs, ce qui peut moduler le résultat final. Selon les estimations du secteur, un transporteur suisse roулant majoritairement sur autoroute pourrait atteindre un TCO comparable, voire meilleur, grâce au réseau SwissCharge et à la qualité du mix électrique national (très bas carbone).

Suisse : ce que ça change pour votre flotte

La Suisse n'est pas spectatrice de cette dynamique. Plusieurs leviers locaux renforcent la pertinence du passage à l'électrique pour les PME et artisans du transport :

  • Bonus cantonaux à l'achat : jusqu'à 3 000 CHF dans les cantons de Vaud et Genève, 2 000 CHF dans le canton de Berne. Des soutiens qui viennent directement réduire le delta d'investissement initial.
  • Exonérations fiscales sur les véhicules : de nombreux cantons appliquent une réduction, voire une suppression totale, de l'impôt cantonal sur les véhicules électriques professionnels.
  • Franc fort = importation compétitive : les véhicules produits en zone euro (comme les MAN eTruck) bénéficient d'un différentiel de change favorable pour les acheteurs suisses.
  • Infrastructures existantes : SwissCharge, EVPASS et les réseaux d'agglomération couvrent déjà les principaux axes logistiques. Le maillon manquant reste le corridor alpin lui-même — précisément là où l'initiative Grüner Brenner intervient.
  • Pression réglementaire croissante : l'objectif fédéral de 50 % de nouveaux véhicules électriques d'ici 2030, couplé aux objectifs CO₂ imposés aux importateurs, annonce une hausse programmée du coût des véhicules thermiques neufs. Anticiper, c'est sécuriser son TCO futur.

Il n'existe pas de ZFE (zone à faibles émissions) à l'échelle nationale en Suisse, mais la pression s'accroît localement. Plusieurs villes helvétiques étudient des restrictions de circulation pour les poids lourds diesel dans leurs centres. Agir maintenant, c'est se prémunir contre ces contraintes opérationnelles à venir.

Passer à l'action : par où commencer ?

L'initiative Grüner Brenner démontre qu'une transition par étapes est possible, même sur des corridors exigeants. Pour un gestionnaire de flotte suisse, la démarche rationnelle consiste à :

  • Auditer les trajets : identifier les lignes régulières dont le kilométrage annuel approche ou dépasse 100 000 km — ce sont les premiers candidats au remplacement électrique.
  • Calculer le TCO réel sur 5 ans en intégrant les aides cantonales, le prix local de l'électricité et les économies de maintenance.
  • Anticiper la recharge : un dépôt équipé d'une borne de recharge lente nocturne couvre la majorité des besoins d'une flotte régionale sans dépendre du réseau public.
  • Se rapprocher des constructeurs présents sur ce corridor (MAN, Volvo, Mercedes-Benz Trucks) pour des simulations TCO personnalisées.

Le message de l'initiative Grüner Brenner est clair : la rentabilité du camion électrique n'est plus une promesse, c'est un chiffre. Il appartient désormais aux transporteurs suisses de s'en emparer.

D'après Elektroauto News CH